Un après-midi pendant nos vacances d’été

Ahhh … le soleil sur mon visage, le sable entre mes orteils, le vent doux qui souffle, et le bruit lointain des enfants qui jouent qui se mélange aux cris des mouettes…. Je suis assise dans une chaise longue sur la plage de Trouville-Sur-Mer, en Normandie, et je profite d’une belle journée ensoleillée. La météo, en Normandie, est exactement comme on me l’avait décrit : complètement imprévisible. Ce matin-là était gris, nuageux et froid, et j’avais mis un gros pull avant de sortit me promener. Le vent soufflait si fort que mes cheveux étaient tout autour de mon visage, comme un rideau sauvage, à tel point que je ne voyais plus où j’allais. Nous avions prévu d’aller pique-niquer sur la plage à midi, mais, manger du sable ne nous tentait pas trop. Nous avons donc amené nos bastognes, le salami, les tomates cerise et les baguettes, sur le balcon de notre chambre, plus ou moins abrité, avec vue sur la mer et les bateaux à l’horizon.

De toute façon, nous avions décidé de retourner passer l’après-midi sur la plage. L’objectif principal d’Elliot, ce jour-là, était de passer tout son temps à creuser dans le sable avec ses cousins.

Alors que nous étions assis là, les nuages ​​sombres ont été balayés lentement vers l’est et ont été remplacés par des filaments blancs. Ceux-ci ont été soufflés à leur tour, comme de la poussière, et le ciel s’éclaircit. Le soleil était chaud et la luminosité plus forte que la normale, réfléchissant sur la mer comme un million d’étoiles.

Nous avons donc pris nos affaires, la crème solaire, les livres et jouets de plage, et sommes partis en courant sur la plage.

Les plages de Normandie sont étonnantes. Les marées sont si extrêmes qu’à marée basse l’étendue de sable blanc est immense. Nous avons loué une tente de plage, typique des plages là-bas : ronde et colorée, ouverte sur un côté, fournissant, si nécessaire, un abri contre le soleil éblouissant ou le vent.

Maintenant, je suis assise ici, sur ma chaise longue, appréciant la chaleur. J’ouvre les yeux et je regarde loin sur la mer. Il y a des gens qui sautent par-dessus les vagues, des petites formes noires à contre-jour, et chaque vague brille de mille feux, s’enroule dans une mousse blanche, puis s’aplatit en s’approchant de la plage.

Hier, nous avons visité la plage de Juno, non loin d’ici. C’est là que toutes les troupes canadiennes ont débarqué le 6 Juin 1944, l’une des cinq plages qui se suivent le long de cette côte, là où les débarquements du jour J ont eu lieu et que la libération de la France a commencé. Apparemment, il y avait tellement de navires et de petits bateaux sur la mer, tellement d’hommes et de matériel sur les plages, que de monstres embouteillages se sont produits. Ici, sur ce sable, où mon enfant court maintenant, inconscient du sang, de la sueur et des larmes qui y ont été versés, il n’y a pas si longtemps.

Dans chaque mairie de la région, on peut voir les drapeaux des pays alliés, ceux  qui ont libéré la Normandie après le jour J. C’est assez cool de voir le drapeau canadien partout. Le cimetière canadien compte plus de 5000 tombes, dans un cadre pittoresque sur une colline verdoyante, surplombant la mer. Il y a des fleurs fraîches récemment placées devant plusieurs pierres tombales.

Chaque tombe porte le nom, l’unité et l’âge d’un soldat. Je n’en ai pas vu un de plus de 23 ans. Je pense aux mères qui ont perdu leurs fils. Le télégramme arrivait à la porte et les gens craignaient le facteur. Un télégramme n’amenait jamais de bonnes nouvelles.

Ça me fait penser aux résultats du scanner. Un simple morceau de papier qui réduit votre vie à une déclaration de faits.

Est-ce que je peux tout comparer  au cancer ? Est-ce valide et réaliste de le comparer à la guerre ?

Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour cogiter pendant ces vacances, nous avons été très occupés tous les jours. Mais, maintenant que nous sommes assis sur la plage, sous un soleil chaud, alors que Martin et sa sœur papotent et qu’Elliot et ses trois cousins ​​cherchent le trésor perdu, je peux méditer un peu.

La première unité descendue à terre a perdu la moitié de ses hommes. Le débarquement avait été retardé à cause de la météo (imprévisible, comme maintenant, rien n’a changé), la marée était très haute et les soldats ne voyaient pas les mines et les obstacles cachés sous l’eau.

Je regarde au loin. La marée commence à monter et la plage se rétrécit. J’essaie d’imaginer 14.000 soldats canadiens, à peine plus que des adolescents, courant vers moi, trébuchant, tombant, rampant jusqu’à la plage, transportant du matériel lourd, ou peut-être juste porteurs d’espoir et craignant pour leur vie. Je me demande s’il faisait froid, comme ce matin, s’ils grelottaient dans leurs uniformes mouillés pendant qu’ils traversaient toutes les dunes,  jusqu’aux rangées de barbelés, pour aller dans les champs. Ou alors, est-ce qu’il y avait du soleil, éblouissant, les aveuglant pendant qu’ils essayaient de dompter l’ennemi ? Est-ce qu’ils ont remarqué la beauté de la mer ou était-elle trop rouge ?

Je me lève de ma chaise et je dis à Martin que je retourne à l’hôtel. Nous avons de la chance, notre hôtel est presque sur la plage, en face de la promenade, et nous pouvons y retourner si besoin. Le réceptionniste de l’hôtel ne semble pas trop aimer cette habitude, vu que notre clé, énorme et en laiton, est si lourde que nous pourrions l’utiliser comme presse-papier, et que nous évitons de la prendre avec nous quand nous sortons. L’hôtel est un vieux bâtiment historique et, après  ma récente réflexion sur la Seconde Guerre mondiale, je ne peux m’empêcher de me demander le rôle qu’il avait eu à cette époque. Peut-être des réunions  secrètes de la Résistance française ont eu lieu derrière ces portes?

Je traverse la promenade, qui est envahie de Belles Personnes, oui, avec des majuscules. Les Parisiens sont en vacances depuis le week-end passé, et beaucoup sont venus ici. Les femmes sont sur les terrasses le long de la promenade, très glamour, et les hommes ont tous un look sophistiqué. Et ce malgré le vent qui souffle constamment, parfois doucement, parfois fort, à travers la Normandie.

Je prends l’ascenseur. C’est un de ces vieux ascenseurs branlants avec la deuxième porte qui se ferme une fois que vous êtes à l’intérieur. Il y a à peine assez de place pour trois personnes, sans parler de tous les bagages que nous avions hier, lors de notre arrivée.

Dans notre chambre, je me regarde dans le miroir pour voir si je peux penser imiter les BP. Je remarque, avec regret, que le vent m’a aidé à ressembler à un balai. Tant pis. Je regarde par la fenêtre et je vois ma famille, profitant de la journée. Mais je discerne presque des soldats qui courent. Qui se tenait à ma place ce jour-là?

Est-ce que le cancer est comme la guerre? Un conflit corporel, les soldats de la chimiothérapie et de la radiothérapie envoyés pour combattre l’agresseur, dans l’espoir qu’une solide stratégie, et une supériorité numérique, gagnera? Les dommages collatéraux sont évidents. En France, on estime qu’au moins 15 000 civils français sont morts le Jour J, et beaucoup sont morts sous les  bombardements alliés, qui ont ouvert la voie pour les troupes.

Suis-je trop sombre? Penser à la guerre, un conflit causé par des gens, et le comparer à un cancer, une maladie pour laquelle personne ne s’engage volontairement ? Ouais, peut-être que je le suis.

Ces jours, Martin et moi sommes un peu déboussolés, comme si nous étions encore sous le choc de l’impact émotionnel de l’année dernière. D’une certaine façon, je pense que nous étions en « mode survie » tout ce temps, en passant les différentes étapes parce que nous n’avions pas le choix. Maintenant que nous avons un peu de recul, nous nous regardons en arrière sans croire ce à quoi nous avons survécu.

Alors oui, je suis un peu mélodramatique avec mon analogie de la guerre, ou peut-être que je souffre encore du choc post-traumatique … probablement un peu des deux. On m’a déjà dit que j’ai du flair pour le spectaculaire (pas formulé de cette façon mais je choisis de le prendre comme un compliment).

Quoiqu’il en soit, je pense que j’aurais un  look d’enfer dans un trench-coat et un chapeau mou, légèrement incliné pour cacher mes yeux, courant discrètement dans les rues pavées, la nuit, me glissant discrètement dans les coins, chuchotant un code secret, à travers une fente de porte, à mes amis de la résistance pour les prévenir d’une invasion imminente. Martin aurait évidemment fait partie du Mouvement de la Résistance danoise, si nous avions vécu à cette époque, et aurait été l’un des nombreux héros Danois qui aidait les Danois juifs à fuir le pays par bateau vers la Suède. Ainsi, le Danemark aurait été le seul pays occupé à réussir à sauver toute sa population juive. Notre saga héroïque finirait par une séparation déchirante dans un aéroport, enveloppé de brouillard, tous deux destinés à des missions différentes …

Oh, de qui je me moque? En vérité, je serais probablement planquée dans un sous-sol, en attendant que ça passe.

Ah la la. Il nous reste Paris…

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